" Les fleurs étaient livrées dès le petit matin, déversées par corbeilles entières dans l'atelier,où des dizaines de milliers de corolles s'amassaient en tas odorants, volumineux, mais légers comme l'air. Druot, pendant ce temps, faisait fondre dans un grand chaudron de la graisse de porc et de boeuf, pour obtenir une soupe crémeuse que Grenouille devait remuer sans arrêt avec une spatule longue comme un balai et où Druot versait par boisseaux les fleurs fraîches.[...]

Le jour suivant on poursuivait la macération ( tel était le nom de ce procédé ), on rallumait sous le chaudron, la graisse refondait et on y passait d'autres fleurs. Et ainsi de suite plusieurs jours durant, du matin au soir. Le travail était fatiguant. Grenouille avait les bras en plomb, des ampoules aux mains et mal dans le dos, quand le soir il regagnait en titubant sa cabane. Druot, qui était bien trois fois plus vigoureux que lui, le laissait tourner sans le relayer une seule fois, se contentant de verser les fleurs légères comme l'air, d'entretenir le feu et à l'occasion, à cause de la chaleur, d'aller boire un coup. Mais Grenouille ne mouftait pas. Sans un mot pour se plaindre, il touillait les fleurs dans leur graisse du matin au soir, ne sentant même pas la fatigue sur le moment, car il ne cessait d'être fasciné par l'opération qui se déroulait sous ses yeux et sous son nez : les fleurs qui fanaient à toute allure et leur parfum qui était absorbé."