"C’est avec l’allure posée du professionnel que Grenouille se mit au travail. Il ouvrit le sac de voyage, en tira le tissu de lin, la
pommade et la spatule, déploya le linge sur la couverture où ils’était étendu, et commença à l’enduire de pâte grasse. C’était
un travail qui demandait du temps, car il importait que lacouche de graisse fût plus épaisse à certains endroits et plusmince à d’autres, selon la partie du corps avec laquelle elle serait en contact. La bouche et les aisselles, les seins, le sexe et les pieds fourniraient plus d’éléments odorants que par exemple les tibias, le dos ou les coudes ; les paumes des mains, plus que leur dos ; les sourcils, plus que les paupières, etc., il fallait donc les doter plus généreusement de graisse. Grenouille modela donc sur le linge une sorte de diagramme olfactif du corps à traiter, et cette partie du travail était en vérité la plus satisfaisante, car il s’agissait d’une technique artistique mettant en jeu à parts égales les sens, l’imagination et les mains, tout en anticipant de surcroît, idéalement, sur la jouissance que procurerait le résultat final.[...]

L’émotion l’envahit, l’humilité et la gratitude.
— Je te remercie, dit-il à mi-voix, je te remercie, Jean-Baptiste Grenouille, d’être tel que tu es !
Tant était grande l’émotion qu’il s’inspirait à lui-même.
Puis il ferma les paupières – non pour dormir, mais pour s’abandonner tout entier à la paix de cette nuit sainte. La paix emplissait son cœur. Mais elle paraissait aussi régner tout alentour. Il flairait le sommeil paisible de la femme de chambre, à côté, le sommeil profondément satisfait d’Antoine Richis de l’autre côté du couloir ; il sentait dormir paisiblement l’aubergiste et les valets, les chiens, les bêtes à l’écurie, le village entier et la mer. Le vent était tombé. Tout était silencieux. Rien ne troublait la paix.

A un moment, il tourna son pied sur le côté et effleura le pied de Laure. Pas vraiment son pied, mais juste le tissu qui l’enveloppait, avec en dessous une mince couche de graisse, qui s’imprégnait du parfum de la jeune fille, de ce magnifique parfum, de son parfum à lui."